• Huile sur Toile Mariana Thieriot Loisel Création Oz bijoux Montréal


    12
    DÈS L'AUBE, UN PRÉSSENTIMENT ?

    En lisant attentivement Les matins de l'atelier,

    Les notes du peintre minimaliste François-Xavier Marange,

    Celui-ci ponctue,

    Alors qu'un autre jour se lève;

    Demain n'est plus l'avenir.

    Pourtant s'écrie-t-il plus loin:

    "Que c'est bon d'aimer" !



    Le matin, il aspirait, comme moi, à:

    "Un autre jour, une autre lumière"

    Une autre lueur, une tournure différente, au point du jour,

    Un autre matin, en la conscience dégrisée, de ce matin là.

    Peintre encore, je pense qu'il va bien falloir tenter de désencombrer l'avenir.

    Nous l'avons chargé d'un trop plein de rêves, d'épouvantails,

    D’un fatras de projets sophistiqués,

    En oubliant de vivre la couleur et l’épaisseur

    De l'heure présente.

    Peut-être nos valeurs sont-elles trop abstraites?

    Si distantes et hermétiques,

    Que nous n'avons de cesse de les renvoyer à demain?

    Alléger les attentes, simplifier les tons,

    Comprendre les ambitions,

    Vivre sans dérobade possible,

    Qui nous sommes.

    Poser ou défaire les gestes nus,
    Afficher les couleurs vraies
    Ou garder, si lourds et précieux,
    Les secrets difficiles,
    Mais vivre, de façon entière
    Et irréversible,
    Qui nous sommes.

    Demeurer de nous,
    Toujours proches.
    Texte Mariana Thieriot Loisel 9 tous droits réservés)

  • Oz bijoux Montréal

    Belle rencontre entre
    peintre et orfèvre
    à Oz bijoux
    Montréal

  • Huile sur toile Danse et Combat

    DANSE ET COMBAT
    En sortant détendue,
    D’un cours intense de boxe,
    Où J’ai découvert la maitrise
    De la colère,
    Je me fais interpeler par un professeur de danse :
    « Tu nous a trahit! »
    C’est ainsi que je suis retournée sur mes pas de danse :
    pirouettes,
    Entrechats,
    Jetés,
    Swing,
    Paso doble…
    Au milieu du cours,
    Je me suis mise discrètement à rire...
    J’étais de retour à L’art.
    Bien sûr c’est important de savoir se défendre,
    Occuper sa place,
    Ne pas lâcher un propos qui semble juste
    Et je suis reconnaissante à mes amies boxeuses.
    Avec elles j’ai appris à ne pas me fuir pendant un conflit.
    À traverser L’impossible paroi.
    Toutefois adolescente ,
    j’ai connu un boxeur qui est devenu danseur étoile
    De l’extraordinaire compagnie de ballet,
    Merce Cunningham.
    Comme moi,
    Il a dû détendre ses poings,
    Faire une glissade suave sur le parquet de danse et éclater de rire,
    Peut-être au son heureux d’un air de jazz,
    Il a dû gouter à une danse qui nous berce,
    Nous console et nous mène ailleurs;
    là où l’on rit.
    «Puissions nous (…) connaitre la bénédiction de tout vivre comme un enseignement…» 1
    Texte Mariana Thieriot Loisel
    1-Patrul RIMPOTCHÉ in Chemins Spirituels, petite anthologie des plus beaux textes tibétains, par Mathieu RICARD, p.51, NIL édition, Paris, 2010.
    Texte et Toile DANSE ET COMBAT
    Mariana Thieriot Loisel

OUVRE AU NOIR numéro 2

Cette aveuglante lumière du noir- Poétique du vide

CETTE AVEUGLANTE LUMIÈRE DU NOIR :
POÉTIQUE DU VIDE
La place d’une conscience nébuleuse dans un itinéraire poétique.

 

 

 

« Ça leur plaira bien un jour. »

Ludwig von Beethoven

 

 

 

 

Qu’est-ce qui fait sens à présent pour une vie qui enseigne dans les universités ou les écoles, pour cette autre qui soigne, pour celle qui organise un plan de gestion ou qui apprend un nouveau savoir, quels sont leurs projets, leurs rêves, qu’est-ce qui les émeut, qu’est-ce qui les mobilise ? Qu’est-ce qui les fait fuir, reculer, ou au contraire les pousse à s’engager dans l’inconnu ? Qu’est-ce qui fonde - ou ne fonde plus - en toute légitimité, l’autorité de leurs actes ? Et en définitive quelle est la place accordée à la liberté d’une conscience dans l’élaboration de la connaissance scientifique ? À sa poétique ?

 

 En a-t-elle seulement une place, aujourd’hui ? Et puis qui est le sujet dont on parle ? Sujet de droit, assujetti de fait ; soumis à un ordre socio-économique injuste, des institutions chaque fois plus froides et impersonnelles, un processus de globalisation où le sens muet de terreur est à la dérive et s’est converti en prix et investissement à court terme. Comme le constate Basarab Nicolescu, si les nouvelles technologies nous garantissent un bien-être extérieur, ce « bien-être » se double selon lui « d’un appauvrissement (jusqu’à l’annihilation) de notre vie intérieure » (1).

Parler de la légitimité de la place de la liberté du sujet, à sa poétique, équivaut à articuler résistance et mutation dans les différentes cultures.

Le projet Ciret-Unesco a pour but l’évolution de l’Université dans le monde. Il fait référence au besoin de constituer au sein de l’Université un « centre commun d’interrogation », qui devrait trouver sa place au cœur de toutes les organisations scientifiques contemporaines. Plutôt que de confronter science et spiritualité, ne

Devons nous pas faire le constat que nous avons un centre commun d’interrogation ?

 En effet, ce document indique la présence d’une grave rupture dans le monde contemporain, entre une quête de sens et de valeurs humaines d’un coté, et la réalité d’une vie planétaire en mutation orientée par un besoin croissant de satisfaction matérielle à court terme d’un autre coté et qui s’impose souvent de façon arbitraire dans les institutions universitaires et dans la société de façon générale.

 

La formation du sujet libre semble donc devoir s’articuler autour d’un double fondement simultanément théorique et subjectif, déjà indiqué par Basarab Nicolescu, en son ouvrage Théorèmes Poétiques, c’est à dire une formation qui reconnait l’importance de l’élaboration d’une vie intérieure de la personne, de son «  souffle »,  d’une poétique, à partir de laquelle elle peut faire face et transcender les déterminismes bio-socio-psychosociologiques qui l’enferment et la piègent dans le rôle d’objet ; objet de désir, objet d’expériences malgré elle, marchandise de troc, pièce d’un rouage, machine hypercomplexe etc.

D’une part, d’un point de vue strictement théorique, nous devrions oser une formation qui problématise la formation, et ce au non de quoi elle s’effectue : ce qui soulève la question du sens d’un parcours de formation, ce vers quoi elle tend vraiment.

 Questionner par conséquent la rationalité apparente de tout projet de formation, ses failles éventuelles, ses contradictions et ses aspects potentiellement fondamentalistes, parfois à caractère pseudo-scientifique, réducteurs et enfermants.

Or dans la mesure où l’on problématise le sens de la formation humaine, qui devrait être une formation à visée éthique, à visée libre, à hauteur de feu, à hauteur de poèmes,

 cette problématisation devrait nous fournir une série d’outils conceptuels pour aider les humains à mieux se connaître et à mieux se comprendre et à accorder de la sorte, à nouveau, une place à la liberté du sujet dans l’élaboration de la connaissance scientifique. Les concepts en philosophie sont des moyens. Comme l’a indiqué brillamment Ubiratan D’Ambrosio à Vitoria, leur but est de nous émanciper, non de nous mettre en cage (2).

Cette formation scientifique impliquerait également d’avoir recours à un fondement subjectif, poétique, car dans la mesure elle s’interroge sur l’impact des mouvances de la vie intérieure de la personne, et sur les rapports qu’entretiennent ces mouvances avec l’élaboration-parfois arbitraires d’un savoir objectif qui nous permette de mieux comprendre, voire de transformer la condition humaine, cette dimension subjective et poétique, nous permettrait de donner une voix aux situations de grande souffrance où se trouve l’humain parce réduit à fonctionner en objet, étant donné le caractère vertical, impositif et unilatéral de nombreuses situations de formation et de gestion des organisations scientifiques contemporaines.

 

Cette souffrance, ce malaise de la personne, ne concerne pas seulement les pays pauvres, la crise de sens que traverse l’humanité actuellement affecte aussi bien les pays riches et se traduit souvent par une perte d’élan et d’enthousiasme, d’essoufflement, pour des causes qui ne soient pas individualistes, pragmatiques et aux visées purement immédiates, voire par une révolte ouverte, déclarée à l’égard de la culture occidentale, une culture qui ne cesse de se contredire, qui préconise les droits de l’homme et bafoue sans cesse ces mêmes droits dans un tiers et un quart monde exsangue, comme le témoignent les émeutes récentes  partout dans le monde, et qui révèlent l’absence d’autorité éthique réelle, de liberté de positionnement, de la majorité des représentants de cette culture sur place.

 

 

René Barbier définit le sujet comme un sujet dénué de masques, silencieux et disponible : « A la persona succède le sujet sans nom, la « personne » proprement dite. Qu’est-ce qu’une personne ? Un individu chez qui il n’y a plus « personne » à nommer parce qu’il a reconnu, dans le travail intérieur sans concession, son insertion totale dans un espace-temps qui le dépasse et dont il sait qu’il en est le porteur essentiel » (3). Ce faisant René Barbier fait davantage référence à un « soi » dialogique et généreux, plutôt qu’à un « je » égocentré et incapable de décentration, qui lui permet d’aller à la découverte de ce que Krisnamurti désigne par son « Autreté » (4). Son « autreté » est un terme savant, pour définir les capacités, le potentiel ou les limites de chaque intervenant au sein du groupe, et qui peut nous conduire au concept d’ « altermondialisation », ou un autre mode d’habiter et d’échanger dans le monde, un mode de re-création ou réenchantement du monde, une manière de renouer avec l’âme du monde : là ou art et science s’interpénètrent poétiquement.

Or, compte tenu du fait que dans la plupart des organisations scientifiques, les dirigeants évitent soigneusement la question du sens éthique du rôle des acteurs qui représentent une autorité au sein des organisations de recherche , et se contentent arbitrairement des réponses les plus neutres et objectives possibles, qui visent directement ou indirectement des fins lucratives et le maintient des statu quo au sein des groupes, cette problématisation peut revêtir une dimension subversive, voire « indisciplinée » comme l’a souligné Patrick Paul au deuxième Congrès Mondial transdisciplinaire à Vitória , au Brésil.

En effet, poser par exemple la question du sens éthique d’une prise de décision au cours de réunions de chercheurs, d’une formation universitaire ou d’une pratique de soins, équivaut à déclencher une crise et à déstabiliser le mode de fonctionnement du groupe de professionnels concernés, qui ont l’habitude de se réunir pour résoudre des problèmes ponctuels de nature technique et administrative (calendrier d’activités, budgets, etc..), et ne savent plus affronter ensemble la résolution des problèmes de nature plus profonde, de l’ordre de l’éthique, ce qui donnerait une légitimation et une durabilité, à l’exercice de l’autorité exercé par ces professionnels au sein des groupes où ils interviennent, articulant de la sorte savoir, dignité et compétence. Alors que ce que l’on observe hélas, est que ce qui fonde l’autorité et l’influence d’une personne au sein d’un groupe, ou d’un groupe de chercheurs au sein des échanges internationaux, est bien davantage de l’ordre du pouvoir économique que cette personne représente que de l’autorité éthique qu’elle incarne, sa liberté de prise de position, et que ces deux pôles semblent regrettablement, à chaque fois plus éloignés l’un de l’autre.

 En effet, aborder ensemble des problèmes de nature éthique est très difficile, complexe et demande à tous une formation de type philosophique et poétique, une marge concrète de « désintérêt » pour apprendre à composer avec la diversité qui émane du monde contemporain et à résister à la mercantilisation et á la mécanicisation des relations humaines.

Car lorsque la question du sens est posée, on constate la présence d’une très grande hétérogénéité des contenus dans les réponses, ainsi que la présence de nombreux conflits internationaux sous-jacents à ces réponses, parfois antagonistes d’un point de vue économique et socioculturel.

 De prime abord, la « concordia mundi » chère à Francisco Varella, l’âme du monde, semble un horizon lointain pour le chercheur ou le savant qui entre dans les eaux du dialogue sur ce sujet.

Devant le malaise et les oppositions que soulèvent les projets ayant une visée éthique comme tentatives d’intégration plus profonde des groupes humains au sein des organisations scientifiques contemporaines, il semble nécessaire de passer par une étape intermédiaire avant des échanges de nature directement inter et transdisciplinaire. Il s’agirait d’une étape méta-disciplinaire, une étape de nature philosophique et poétique, posant la question de la relation entre la conscience du sujet et le sens de la présence qu’il exerce dans l’organisation.

 

Devant le clair-obscur des motifs, quelles valeurs, quels projets objectifs, quelles motivations explicites vont orienter ses choix ? De quelle nature seront ses intérêts ? Sait-il partager ? Sait-il écouter, voire s’écouter ? Préfère-t-il se battre et l’emporter ? Aime-t-il apprendre ? Possède-t-il une « utopie pragmatique », ou au contraire est-il sceptique, désabusé, blessé, en colère, chargé de ressentiment à l’égard de ses semblables ? Quels sont ses atouts, ses failles, ses déceptions, quels rêves ou quelles perversions sous-tendent ses actes ? Qui est il dans le fond ? Se connait-il lui même ? Qu’est ce qui le ou la « dé-finit » humains ?

Il nous faudrait donc oser aller vers une poétique du vide et risquer, au sein des organisations, de créer les conditions d’une rencontre du sujet avec lui-même, grâce à la médiation du dialogue, antérieure à une rencontre du sujet avec le groupe externe, autour du vecteur que représente sa présence dans le groupe, ou ce qui oriente cette présence.

La prise en compte de cette étape, et le travail individuel sur soi, pour soi et pour les autres, ce que Philippe Meirieu désigne en tant que « moment pédagogique » ( 11), moment opportun s’il en est, avant les grands projets collectifs et qui pourrai modifier complètement le résultat de l’intégration d’une équipe de chercheurs au travail, car la pertinence des résistances individuelles devient reconnue, les inquiétudes et les méfiances sont formulées, et des dispositifs peuvent être mis en place pour anticiper et résoudre les tensions sous-jacentes dans le groupe, avant la rencontre du groupe autour d’un projet commun destiné à la communauté externe. Ce que l’on voudrait de citoyenneté et de paix, par une intervention dans le domaine de la recherche en santé, en l’économie, ou de la formation scientifique de façon générale.

 

Afin d’aider le formateur dans l’élaboration de cette étape intra-disciplinaire, et à partir de travaux d’intégration transdisciplinaire réalisés avec des groupes d’enseignants universitaires Brésiliens de toutes disciplines confondues et de plusieurs Universités de l’Etat de São Paulo (USP, UNICAMP, UNIFIEO, CETRANS), j’ai balisé 10 pistes de recherche pour une culture de la résistance et de la rencontre, allant dans le sens des travaux d’Antonella Verdiani, une culture de la joie. J’ai observé que le suivi de ces pistes peut faciliter considérablement notre travail de recherche, soit avec des groupes hétérogènes qui n’ont pas encore de projets collectifs communs à visée éthique ou, soit d’aider des groupes en crise, en proie aux divergences institutionnelles, soulevées par l’approche éthique (c’est-à-dire de faciliter la création commune de projets qui font du sens pour les autres et pour nous-mêmes, des projets ou la vie l’emporte sur la mort) médiés par les outils conceptuels de la philosophie.

 

LES  NÉBULEUSES
Je n’ai jamais vécu d’entente parfaite, dénuée de conflit ou de souffrance, ni dans les grands ni dans les petits groupes avec lesquels j’ai eu le privilège de pouvoir travailler. Actuellement, je dirais même que les groupes sereins, rieurs, où le souci de l’autre et la joie d’être ensemble l’emportent sur les préoccupations narcissiques individuelles, l’appât du gain et les prises de décision arbitraires, sont bien souvent un pari pour l’avenir. Nous avons été durement dressés à la compétition - loyale et déloyale - à l’individualisme forcené, au pragmatisme aveugle et c’est difficile de s’en défaire.

Il nous faut toujours être préparé pour le retour du refoulé...

 Mon rôle a été bien davantage de montrer à mes collègues la dimension féconde et intéressante des conflits sous leur apparence tragique, car ils ont pour fonction de dévoiler, de rendre manifeste des souffrances que l’on voudrait taire ou occulter, comme par exemple l’immense misère culturelle du Tiers Monde. L’utilité d’apprendre à traverser ces conflits sans pour autant se séparer ou se déstructurer complétement, d’être capables de s’aimer et de se respecter profondément dans la discorde, dans la crise, dans la non-reconnaissance et l’absence de résultats apparents de nos travaux, d’indiquer la possibilité de trouver la tierce place, cette zone de non-résistance, floue, NÉBULEUSE, POÉTIQUE, devant des positions antagonistes, et, fidèle à Varella et à Deleuze, la possibilité de se frayer rhizomatiquement un chemin vers un mieux être ensemble,

une rencontre des sens pluriels, des mutations humaines à venir.

 

 

 

Voici donc quelques directions pour une recherche de nature philosophique, qui met en relation les savoirs de nature éthique et les problèmes posés par la formation scientifique contemporaine :

 

1)  Apprendre à se faire mutuellement confiance.

 

Apprendre à faire confiance à son potentiel personnel, et également à la capacité de compréhension et d’évolution des autres. (Laisser de coté les attentes d’un groupe, les résistances, les préjugés, y compris vis à vis de l’extérieur ou vis à vis des autres membres de l’équipe). Défendre la valeur constitutive et irréductible de l’humain, sa « dignité » (12), son droit à un espace professionnel protégé : un espace de sécurité et d’intimité au sein de l’organisation, son droit de bénéficier d’un temps de recueillement pendant lequel il puisse penser de façon autonome le sens de sa présence dans cette organisation scientifique et évaluer les éventuelles modifications qu’il souhaite apporter à l’exercice de sa profession et de son rapport au groupe ainsi qu’à la légitimité éthique de sa présence, voire de son autorité.

 

2) Connaître et accepter nos limites.

Connaître et accepter ses limites et celles de l’autre. Connaître et accepter les limites de nos savoirs. C’est parce que notre savoir est limité, que nous sommes limités, sensibles, vulnérables et exposés à la maladie et à la mort, que nous avons besoin de l’autre et des savoirs de l’autre. La perception de ces limites nous conduit à renoncer humblement à la toute puissance, aux décisions arbitraires, à la tyrannie d’un savoir et, à partir de la prise de conscience de l’incomplétude de nos savoirs personnels, à accepter le croisement des savoirs qui nous aident à vivre, à accepter le fait que la vérité s’élabore dans le dialogue, y compris avec ceux pour lesquels nous n’avons aucune sympathie à prime abord, qu’elle se tisse sur plusieurs dimensions, une dimension praxéologique, où elle oriente, une dimension théorique, où elle signifie et une dimension symbolique où elle nous affecte, comme l’a exposé Gaston Pineau dans les rencontres transdisciplinaires du Cetrans au Brésil en l’an 2000.

3) Différer ou s’égaler, mais ne pas s’ajuster à un système dysfonctionnel.

Evoluer. Transformer sa vie en mieux, établir par le biais du dialogue, une relation à la connaissance scientifique qui nous permette de différer, et non de reproduire nos contenus culturels occidentaux de façon aveugle, ni d’entretenir des rapports de « domination / assujettissement » aux savoirs scientifiques, ou à l’autorité qui les représente , qui transforment ces savoirs en « cages » conceptuelles et les chercheurs en captifs, prisonniers de l’orientation d’une recherche ou de leurs décideurs, qui ont un pouvoir concret de financement et d’autorisation légale de cette recherche. Les organisations scientifiques devraient être au service de la liberté de penser et d’agir de l’humain, pourtant de son développement harmonieux, et non l’inverse, à son objectalisation, comme on le voit aujourd’hui, ce qui rendrait leur autorité certainement mieux reconnue et acceptée.

4) Découvrir, élaborer, transmettre, accueillir la culture avec joie, avec plaisir.

Cesser d’entretenir un rapport sacrificiel, de type « sadomasochiste », avec la connaissance, selon lequel il faudrait immanquablement souffrir et se sacrifier, pour se développer. Apprendre à s’investir dans un projet parce que l’on est motivé, parce que cela fait du sens, et non pas parce que l’on y est obligé, dans le sacrifice, la contrainte, la menace ou la peur. Lire, écrire, calculer, organiser, soigner, composer, inventer, se dépasser, s’exprimer avec le bonheur d’être compris et de parvenir à comprendre.

5) Faire silence. Réfléchir. Méditer. Marcher si possible. Contempler. 

Laisser le temps à la connaissance de faire son chemin en soi, d’élaborer ce qui a été reçu ou transmis. Prendre le temps d’élaborer les difficultés et « l’échec apparent » dans lequel on se trouve. Laisser une place au non intentionnel, à l’Autreté du sujet, pour que l’intériorisation d’un savoir, sa prise de sens, puisse avoir lieu. Articuler de la sorte l’élaboration de la connaissance à la logique du vivant. Accepter les temps de repos, de récréation, de jachère ou de dormance entre une activité et une autre. Accepter comme l’indique Pascal Galvani de « se laisser inspirer », « de se laisser travailler par la recherche en période de latence » (13).

Prendre le temps de faire un bilan, de s’auto-évaluer. Le moment de contemplation est également un moment de distanciation de la praxis, de suspension ou de parenthèses, que les grecs appelaient « épochè » et qui va permettre l’émergence d’un nouvel éclairage indiciel, voire d’une profonde restructuration de la cartographie du sujet au sein du groupe et de la position du groupe face à l’extérieur.

6) Synthétiser et approfondir les savoirs, leur visée éthique et poétique.

Permettre à tous les membres d’une équipe d’effectuer l’exercice philosophique de la contextualisation de leur sens. Ludovic Bot nous invite à « Essayer, ne serait-ce qu’un instant car c’est très difficile, de saisir le tout de sa recherche au lieu de se concentrer sur des parties. Pendant une heure ou deux, ne plus apporter d’attention aux détails qui font souvent s’écrouler les édifices scientifiques et qui sont le labeur quotidien et légitime, mais se concentrer sur la synthèse. Même si c’est en rêvant. » (14).

7) Savoir Apprendre.

Je fais ici référence aux travaux du Prof. Dr. Hélène Trocmé-Fabre (15). Apprendre à écouter, à sursoir, à recevoir, apprendre également à prendre la parole, risquer l’exposition de l’engagement, oser une « mondialogique »(*), une « alter-logique », s’inclure dans la collectivité.

8) Se situer l’un pour l’autre. Inverser les rôles. Equilibrer les rôles. Se rendre visite.

Savoir se mettre à la place de l’autre et demander aux autres de se mettre à notre place. Trouver un équilibre, une réversibilité dans la relation aux autres, se situer comme le voulait Paul Ricoeur « avec et pour » les autres, et non au-dessus ou en dessous, avant ou après, mais ensemble, entrer en réciprocité dans les relations avec les autres, le vivant, avec soi-même...

9) Etre singulier et pluriel, duel et non duel, dépendant et indépendant. Un et Multiple.

Pouvoir vivre la complexité au quotidien, notre dimension prosaïque et poétique, sans que cela n’engendre de conflits majeurs. Etre présent à soi-même et à son « Autreté », connaître et dialoguer avec ce qui est étrange en soi, sa non-intentionalité, afin de développer progressivement une conscience du non-intentionnel, apprendre à canaliser ses désirs plutôt que d’être emporté par eux.

10) Légitimer le chemin parcouru non par la rhétorique, mais par les oeuvres et les projets effectivement réalisés en faveur de l’humain.

Par le biais des oeuvres individuelles et collectives, l’on assure le passage du singulier au pluriel. Selon Pascal Galvani « On oublie souvent que le geste le plus complet de la formation s’accomplit dans le fait de produire du savoir et de le transmettre à d’autres » (9). Marise Rayel souligne également que le processus d’évolution n’est rendu possible que par le biais d’une double affectation, de l’un par l’autre, le long d’un processus de formation, qui permet à chacun de faire oeuvre de soi-même (10). En ce sens la recherche produite et qui s’offre en partage, objet tiers et, en tant que tiers, porteur d’une zone potentielle de non résistance,

une zone nébuleuse, assume une dimension éthique, dans la mesure où il permet le passage dialectique de l’intérieur vers l’extérieur, du sujet vers le monde.

Une pensée de la mutation ?

Une indienne canadienne, Barry Steven, a observé : « Ne presse pas la rivière, elle coule toute seule ». Bien sûr, il reste beaucoup à dire et ce texte est simplement un bref aperçu de longues années de recherche sur les situations de souffrances physiques et psychologiques, de difficulté et d’exclusion sociale, dans le contexte de la formation universitaire au Brésil, afin de vous inviter à courir le risque d’une pensée de la mutation, et de l’autorité légitime, celle dont l’intervention fait sens et rapproche les hommes des autres et d’eux mêmes. La mutation peut en effet avoir lieu par le biais de l’élaboration d’un sens éthique à nos travaux scientifiques qui puisse être acceptée par la communauté de chercheurs que nous constituons partout dans le monde et qui prenne en compte la diversité des positions contemporaines actuelles, sans renoncer á la concorde et à la sérénité pour autant. Bien sûr, les débats commencent à peine et tout reste à faire. Le monde est violent, la barbarie gagne du terrain.

A l’heure où j’écris dans ce monde où l’on enterre nos morts et on compte nos blessés, victimes d’émeutes terroristes qui expriment la colère des misérables et des laissés pour compte de la culture occidentale, devenus dangereusement fanatiques. A l’heure ou j’écris les enfants entrent beaucoup mieux en relation avec la télévision qu’avec leurs frères ou leurs copains de classe. Je me permets d’ouvrir ce débat sur la place de la conscience d’un être humain dans l’élaboration et l’application d’une connaissance scientifique et la légitimité de l’autorité qu’il exerce par un discret poème brésilien, comme une invitation à « l’altermondialisation » du monde à la recherche de son âme, en cette aveuglante lumière du noir :

 

Sentir d’abord puis penser.

Pardonner d’abord puis juger.

Aimer d’abord, puis éduquer.

Oublier d’abord, puis apprendre.

Délivrer d’abord, puis enseigner.

Nourrir d’abord, puis chanter.

Y parvenir d’abord, puis contempler.

Agir d’abord, puis trancher.

Naviguer d’abord, puis jeter l’ancre.

Vivre d’abord, puis mourir.

Mario Quitana

 

En effet, je continue de croire que la fin ne justifie pas les moyens, et à soutenir le point de vue des « condamnés de la terre ». Sur ce point précis, fidèle à Paulo Freire et à Moacir Gadotti, je ne suis pas en doute, je ne suis pas en crise, mon parti continue d’être celui de

ceux qui souffrent, mon parti demeure celui de la poésie

 

 

 

 

Bibliographie

(1) Nicolescu, Basarab in Le Sacré aujourd’hui, p.92 Editions du Rocher, Monaco, Novembre 2003.

(2) D’Ambrosio Ubiratam, O conhecimento engaiolado no Ensino Superior, Conferência proferida no segundo Congresso Mundial Transdisciplinar, Vitória, Brésil, Septembre 2005.

(3) et (4) Barbier, René, ibidem ( 1) p.178

(5) Galvani, Pascal in Projet de H. D. R. Chap. 3, p.53, Université François Rabelais, Tours, France 2005.

(6) Bot, Ludovic in Recherche et Contemplation in PU-déontologie universitaire.

(7) Bot, Ludovic, opus cit.

(*) le terme « mondialogique » a été proposé parle Professeur Noel Denoyel dans une discussion avec les enseignants de Sciences de l’éducation de l’Université François Rabelais à Tours, à partir des travaux de Isabelle Haquenart, le18/11/2005.

(8) Trocmé- Fabre, Héléne, L’arbre du savoir apprendre Editions Etre et Connaître, La Rochelle 2004

(9) Galvani, Pascal, ibidem, p.52.

(10) Marise Rayel, Cetrans, réunion, Septembre 2005.

(11) Philippe Meirieu, Faire l’école, faire la classe, E. S. F. Editeur, 2004.

(12) De Koninck Thomas De la Dignité humaine Paris, Puf, 1995.

 

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